Conférence du curé de Verchin sur la vie de sa paroisse durant la Grande Guerre

En 1919, répondant à la circulaire de l’Évêque d’Arras, Boulogne et Saint-Omer, de documenter l’histoire locale de la Grande Guerre dans le cadre des Conférences ecclésiastiques d’après guerre, le curé de Verchin rapporte en douze pages manuscrites la vie religieuse dans sa paroisse, alors que troupes militaires et réfugiés sont venus augmenter la population de la commune

Transcription :

Verchin (1914-1918)

Le 1er août 1914 vers six heures du soir, la cloche se fit entendre pendant une heure pour annoncer la mobilisation de l’armée et l’état de guerre avec l’Allemagne. Dès le lendemain commença le départ des hommes, qui se continua pendant une dizaine de jours. Ils partirent avec l’espoir de revenir bientôt mais au lieu de quelques mois de lutte comme ils l’espéraient, ils durent passer environ cinq ans sous les drapeaux.

La déclaration de guerre répandit une certaine terreur dans la population qui comprit qu’elle devait se tourner vers Dieu le…

Page 2 … maître des destinées des peuples et le supplier de prêter son précieux concours à nos armées. Les prières furent faites dans la paroisse pour attirer les bénédictions célestes sur la France et sur les soldats, tous les jours après la messe le chapelet fut récité. Et le jour de l’Assomption fut célébré en présence d’un nombreux concours de fidèles. Les communions furent très nombreuses. Durant plusieurs mois les offices furent plus fréquentés et les communions faites par un grand nombre de personnes, des petits enfants admis à la communion privée firent chaque jour la communion pour attirer sur leur père la protection divine. Les parents des militaires ne se contentèrent pas de prier et de communier pour eux, ils firent de plus célébrer un grand nombre de messes afin que Dieu les protégeât d’une manière spéciale.

Page 3 Aux prières on joignait la générosité, une quête faite à domicile, par le curé, dans le mois de septembre pour les soldats blessés produisit la belle somme de 13 à 14 cents francs.

Dès le mois d’octobre les habitants de Verchin ne furent pas seuls à prier dans leur église, ils furent souvent accompagnés de nombreux évacués venus du Nord et des environs d’Arras et de Lens.

L’arrivée des Allemands dans le Nord de la France força un grand nombre d’habitants à quitter leur pays et à venir demander l’hospitalité aux contrées qui n’étaient pas envahies. Verchin eut sa bonne part d’évacués. On en compta environ trois cents à l’époque de la Toussaint. La plupart de ces réfugiés ne restèrent que quelques semaines, mais quelques-uns établi rent leur domicile dans la paroisse.

Page 4 Grâce à ces nouveaux venus et à l’ardeur qui enflammait les paroissiens, les fêtes de la Toussaint de l’adoration éternelle donnèrent lieu à de belles démonstrations de foi. On sentait le besoin de s’adresser à Dieu et de réclamer son secours. Ce fut le jour de Noël qu’on apprit le décès de la première victime de la paroisse.

1915

Au mois de février, le 11, jour de la fête de Notre-Dame-de-Lourdes il y eut avec les enfants dans l’après- midi une procession à la [[Chapelle de Notre-Dame-de-Bonne-Fin de Verchin|chapelle de Notre-Dame-de-Bonne-Fin]]. Rien de plus touchant que de voir tous ces fidèles chanter les cantiques et réciter le chapelet. Le soir à l’église il y eut un salut éternel ainsi qu’une belle assistance.

Le dimanche de la Sexagésime le saint Sacrement fut exposé depuis le commencement de la grand messe jusqu’à la fin des vêpres.

Page 5 Beaucoup de prières furent faites ce jour-là dans la paroisse pour la France. La fête de Saint Joseph fut très bien suivie le matin à la messe et le soir au salut.

Pendant l’année 1915 des mililtaires français vinrent de temps en temps se reposer à Verchin et la fin du mois de juin arriva le 44e d’infanterie qui se composait de soldats originaires pour la plupart du diocèse d’Angers et de la Vendée. Ils avaient un aumônier et un grand nombre de prêtres comme infirmiers. Les militaires édifièrent la paroisse par leur empressement à assister aux offices et à s’approcher des sacrements. Ceux qui les remplacèrent, des dragons et ensuite des chasseurs à cheval, sans être aussi religieux, venaient néanmoins en grand nombre à la messe le dimanche. Les chefs surtout se faisaient remarquer par leur assiduité à assister aux offices. Un capitaine des…

Page 6 … chasseurs servait la messe chaque jour et y faisait la sainte communion. Cet homme qui était un excellent chrétien et un bon chef aimé de ses soldats, fut frappé mortellement par une bombe dans les tranchées en avril 1918. Avant de mourir, il offrit sa vie pour le réveil de l’esprit religieux en France et pour la victoire de sa patrie.

Au mois de décembre, nous arrive le 114. Les soldats de ce régiment aimaient aussi à fréquenter l’église. Comme ils se trouvaient dans la paroisse le jour de l’adoration, ils contribuèrent à rehausser par leur présence la cérémonie.

Durant l’année 1915, la paroisse eut à pleurer la mort de trois de ses enfants qui versèrent leur sang pour la patrie.

1916

Les soldats français continuèrent…

Page 7 … pendant les deux premiers mois de cette année, de venir se reposer dans le pays.

En général, parmi tous les militaires qui passèrent à Verchin, il y eut de très bons chrétiens qui priaient avec une très grande foi et disaient bien le chapelet. Comme ils ne séjournèrent jamais très longtemps dans le pays, leur passage ne fit pas trop de mal.

Les soldats anglais com mencèrent à venir à Verchin au mois de septembre mais à cette époque ils ne faisaient que passer un jour ou deux.

L’année 1916 ne nous donna pas la paix si ardemment désirée et nous apporta de nouveaux deuils, quatre nouvelles victimes de la paroisse tombèrent au champ d’honneur.

Page 8

1917

La guerre continue toujours et rien ne fait encore prévoir la fin de ce terrible fléau. Les parents sont toujours très inquiets sur le sort de leurs enfants qui sont à l’armée. Verchin perd durant cette année deux de ses enfants tombés pour le salut de la France.

Jusqu’au mois d’octobre les Anglais viennent rarement mais à partir de ce moment ils séjournent plus longtemps.

1918

Les Anglais s’installent définitivement dans la paroisse, ils y resteront jusqu’au printemps 1919.

L’année 1918 fut une année d’angoisse pour la population de l’Artois. Les Allemands voulaient…

Page 9 … à tout prix gagner Calais et Abbeville. Heureusement pour nous, ils ne purent arriver à leurs fins.

La réception de Monseigneur au mois de mai ne fut pas aussi grandiose que celle de ses prédécesseurs parce que en ce moment la panique régnait partout à cause de l’avance que les Allemands venaient de faire dans les environs de Saint-Venant et de Lillers, et aussi parce que la com mune remplie de soldats anglais était continuellement sillonnée de nombreux autres camions qui rendaient la célébration difficile.

L’avance des Boches fut arrêtée mais, mécontents de leur insuccès et se voyant acculés à leur perte, nos ennemis ne cessèrent de sillonner les nues avec leurs avions et de lancer des bombes de tous côtés.

Page 10 Le 14 août vers dix heures du soir, ils en lancèrent sur les communes voisines (Lisbourg et Ambricourt). Les dégâts ne furent pas très importants mais les vitraux des églises furent endommagés. Grâce à Dieu, Verchin fut épargné.

À l’occasion de l’armistice le dimanche qui suivit le onze novembre un Te Deum fut chanté pour remercier Dieu du succès accordé à nos armées. Les chefs de l’état major anglais voulurent bien répondre à l’invitation du curé et y assister. Des places d’honneur leur furent réservées dans le chœur de l’église ainsi que aux membres du conseil municipal. À l’issue de la cérémonie la population se rendit dans le parc du château où Mr le colonel remit à Mr le maire un de ses drapeaux comme souvenir du passage de ses troupes dans la commune.

Page 11 Dès le début de la guerre il y eut pendant un certain temps plus de monde aux offices et les communions furent plus nombreuses. Malheureuse ment cette ferveur fut comme un feu de paille, elle ne dura pas longtemps. Le secours de Dieu se fit trop attendre et la plupart des paroissiens retombè rent bien vite dans l’indifférence. L’église fut toutefois toujours bien remplie à la messe du dimanche parce qu’il n’y en eut qu’une pendant trois ans. Monsieur le curé fut chargé durant ce temps d’assurer le service religieux dans les églises de Canlers et de Ruisseauville.

Le séjour prolongé des militaires dans la paroisse d’autre part fut cause d’une grande immoralité et ne fut pas de nature à porter à la dévotion.

Page 12 Enfin une autre cause qui contribua beaucoup à faire disparaître la première ardeur fut la passion de l’argent.

Dans les pays qui ne furent pas dévastés, la guerre amena une grande prospérité parce que les commerçants firent beaucoup d’affaires et que les cultivateurs vendirent très cher toutes leurs denrées ainsi que leurs bestiaux. Les habitants ayant de l’argent en quantité se matérialisèrent de plus en plus, ne vécurent plus que pour la terre et oublièrent avec le chemin de l’église le bonheur du ciel.

73 hommes de la paroisse furent mobilisés. Sur ce nombre, 12 reçurent la Croix de guerre, 13 furent tués, quelques-uns furent blessés légèrement, un seul le fut grièvement.

H. Berthe

source : Archives diocésaines du Pas-de-Calais, 6 V.

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